J'ai trouvé cet article intéressant pour ceux qui comme moi n'arrivent pas à s'arrêter même pour les vacances. (Les parentèses sont de moi.)
SUIVRE LES TRACES D’ALEXANDRE LE BIENHEUREUX
(Notre côté robot)
Fatigué ! Pas le temps ! Trop de travail ! Nous répétons ces expressions comme des robots, sans vraiment nous rendre compte de ce qui nous disons. Vous en doutez ? Faites le test. La prochaine fois que l’on s’informera de votre emploi du temps, répondez : "Je suis bien, j’ai peu de responsabilité, mon travail me laisse beaucoup de temps libre." Attention ! Vous risquez de passer pour un imbécile heureux. Il n’est pas de bon ton d’avouer que l’on profite simplement de l’existence, que l’on n’a pas de grand projet pour l’instant, que l’on ne fait pas d’effort particulier pour améliorer sa santé ou pour épanouir son couple. Celui qui ose passe au mieux pour un paresseux, ou pire pour un irresponsable. (Toujours plus)
Nous avons très peur d’être pris en flagrant délit de paresse. C’est que la paresse conduit à l’oisiveté qui, comme on le sait, est la mère de tous les vices. Aussi, nous nous activons. Sans cesse. Le travail, la partie de soccer de la petite dernière, le cours de guitare de l’ado, la visite de la belle-famille, nous naviguons à vue dans une existence de plus en plus véloce. On nous investit aussi de multiples responsabilités : en société, il faut être de bons citoyens, des contribuables disciplinés, des consommateurs avertis ; à la maison, nous devons être de bon parents, des conjoints parfaits, des amis hors pair ; au travail, il faut se comporter en employés brillants et performants, en collègues exemplaires. Nous devons jouer cent rôles par jour : les jeunes premiers, les personnages de soutien, les bonne bouilles et les vilains méchants. Mais, comme nous n’avons pas tous les talents, il nous arrive parfois de manquer une réplique ou même, ce qui est plus grave, de nous tromper de costume. Souvent, nous sommes essoufflés. On le serait à moins ! Il est tout à fait normal d’être fatigué. Mais hier, la fatigue était un état transitoire. Aujourd’hui, elle se décline en plusieurs variantes, selon l’intensité et la durée. Il y a toujours le coup de barre, la simple fatigue, mais elle est devenue banale. Sont apparu aussi la léthargie, la déprime, la dépression et, le dernier en lice, le burnout, plus répandu. À ce rythme, fatalement, on en arrivera à être fatigué de soi-même. (Alexandre le Bienheureux)
Parfois, quand j’ai le temps de m’arrêter un peu, il me revient en tête les images d’un film merveilleux, que j’ai vu pour la première fois il y a 20 ans – et plusieurs fois par la suite : Alexandre le Bienheureux. Le personnage central de ce chef-d’œuvre, incarné par Philippe Noiret, est un joyeux décrocheur. Le film est un hymne à la paresse et à la tendresse. Rappelons-en la trame. Alexandre travaille du matin au soir, et il est exploité par une femme sans scrupule. Du jour au lendemain, il se retrouve veuf et découvre alors sa grande passion : la paresse. Alexandre décide de se coucher pendant plusieurs semaines. Il dresse son chien (qu’il appelle " le chien ", parce que c’est trop fatiguant de lui trouver un nom…). L’animal lui apporte les provisions essentielles que lui prépare Agathe, une séduisante voisine. Alexandre finira presque par succomber aux charmes de la jolie prétendante. Mais, au moment ultime, il se ravise, et opte finalement pour la liberté, la nature, le billard, la pêche et la fainéantise. Alexandre le Bienheureux est une comédie tendre et ensoleillée comme un bouquet de marguerites. Ce film nous ramène à l’essentiel alors que nous travaillons comme des mules pour empiler le superflu. (La grande décision)
L’autre jour, alors que je m’étais esquinté toute la fin de semaine à terminer un travail urgent ( !), des scènes du film me sont revenues en tête. J’ai revu Alexandre, sa bonhomie, son air béat. Et j’ai pris la décision : j’allais, moi aussi, succomber à mon penchant irrépressible, contre lequel j’avais toujours lutté, en vain : ne rien faire. Oh ! pas longtemps. Juste un petit mois, tiens. Je décidai de réclamer le droit à la paresse. Et j’allais l’appliquer sur-le-champ, toutes affaires cessantes. Lundi matin. Je reste au lit. Je veux profiter de la langueur du jour qui commence, retrouver la paresse de l’enfant qui rechigne à entrer dans une autre journée. Fini l’esclavage du travail, le tintamarre du quotidien. Je choisis le bruissement des choses simples. Je fuis cet univers où tout le monde s’active pour partir à la recherche du temps perdu. (Le naturel revient au galop)
La première journée s’est bien passée. Le lendemain matin pourtant, j’avais besoin de me secouer un peu. Je me suis levé, j’ai déjeuné, aussi lentement et copieusement qu’on puisse le faire, j’ai allumé la radio, la télé, je suis allée faire une marche. À midi, je commençais à tourner en rond. J’ai alors décidé d’ouvrir un petit dossier qui me chicotait depuis longtemps, juste pour y jeter un coup d’œil. En fait, j’y travaillé jusqu’à … minuit. Le lendemain matin, je recevais un appel du bureau. On me demandait de rentrer, oh ! quelques heures à peine, le temps de régler une affaire urgente. Après, je pourrais repartir en vacances. Je suis resté au travail deux jours. Il avait donc suffi d’un simple appel à l’aide pour que je me crois indispensable. Vanité ! Il est donc si difficile de briser ses chaînes. Bon. Il faudrait bien que je passe au club vidéo. Il y a bien longtemps que je n’ai pas revu Alexandre le Bienheureux.
Hervé Anctil Tiré de RND Vol. 104, no 6. (Avec autorisation)
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