Samedi 1 juillet 2006
Merci à la secrétaire qui a tapé ce texte bénévolement.
ATTENTION!!!
Ne pas lire ce texte...à moins que vous soyez prêts à reviser vos positions. Bonne lecture tout de même.
Tiré de: Quand la conscience s’éveille
De : Anthony De Mello
La charité n’est rien d’autres que l’intérêt personnel dissimulé sous le manteau de l’altruisme. Vous dites qu’il est très difficile d’accepter ces moments où vous n’êtes pas honnête lorsque vous essayez de vous montrer aimant ou confiant. Essayons de simplifier le plus possible, et même de rendre cela aussi carré et simpliste que possible, au moins pour commencer. Il y a deux types d’égoïsme. Le premier est celui où je m’offre le plaisir de me faire plaisir. C’est ce qu’on appelle généralement l’égocentrisme. Le second est celui où je m’offre le plaisir de faire plaisir aux autres. Il s’agit là d’un égoïsme plus raffiné.
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Le premier égoïsme est tout à fait évident, alors que le second est dissimilé, très dissimulé, donc très dangereux, car il nous permet de croire que nous sommes vraiment extraordinaires. Alors que nous ne le sommes probablement pas. Vous protestez ? Normal.
Vous, madame, vous dites que vous vivez seule et offrez chaque jour quelques heures de votre temps au presbytère. Mais vous admettez que vous agissez ainsi pour des raisons égoïstes – le besoin de savoir que les autres ont besoin de vous – et vous savez également que vous avez besoin de ce besoin qu’ont les autres afin de sentir que vous apportez votre petite contribution à la marche du monde. Mais vous prétendez aussi qu’il s’agit là d’un donné pour un reçu, puisque ceux à qui vous rendez service ont également besoin de votre aide.
C’est presque une révélation ! Vous avez des choses à nous apprendre. C’est vrai. Cette dame dit : "Je donne quelque chose et je reçois quelque chose en échange." Elle a raison. "Je donne mon aide, je donne quelque chose et je reçois quelque chose en échange." C’est magnifique. C’est vrai. C’est une réalité. Il ne s’agit pas là de charité, mais d’un intérêt personnel bien compris.
Et vous, monsieur, vous soulignez que la bonne nouvelle de Jésus Christ est, en fin de compte, une bonne nouvelle intéressée. Nous obtenons la vie éternelle par nos actes charitables. "Venez à moi, bénis de mon Père ; vous qui m’avez donné à marger quand j’étais affamé", et ainsi de suite. Vous dites que cela confirme parfaitement mes paroles. Lorsque nous pensons à Jésus, dites-vous, nous voyons que ses actes charitables étaient des actes ultimement intéressés, posés pour gagner des âmes à la vie éternelle. Et vous voyez en cela tout le dynamisme et le sens de la vie : la satisfaction de l’intérêt personnel par le biais de la charité.
Très bien. Mais en fait vous trichez un peu en mêlant la religion à tout cela. Mais c’est légitime et bien fondé. Mais je ne parlerai de l’Évangile, de la Bible et de Jésus qu’à la fin de cet atelier. Pour l’instant, je ne m’en tiendrai qu’à ceci, ce qui risque de compliquer davantage les choses : "Vous qui m’avez donné à manger quand j’étais affamé ; vous qui m’avez donné à boire quand j’avais soif." Et que répondent-ils ? "Quand avons-nous fait cela ? Nous ne le savions pas." Ils n’en avaient pas conscience ! J’imagine parfois, lorsque le roi dit : "Vous qui m’avez donné à manger quand j’étais affamé", cette réponse faite par les gens qui sont dans le droit chemin : "C’est vrai, Seigneur, nous savons cela". Alors le roi dit : "Ce n’est pas à vous que je m’adressais. Votre réplique ne correspond pas au scénario. Vous n’êtes pas censés savoir." N’est-ce pas intéressant ? Mais vous savez. Vous savez quel plaisir intime vous ressentez lorsque vous posez des actes charitables. Ah ! C’est vrai ! Ce que vous ressentez est à l’opposé de ce que dit cet homme : "Qu’y a-t-il de si extraordinaire dans ce que j’ai fait ? J’ai offert quelque chose et j’ai reçu quelque chose en échange. J’ignorais complètement que je faisais quelque chose de bien. Ma main gauche n’avait pas la moindre idée de ce que faisait ma main droite." Vous savez, une bonne action n’est jamais aussi bonne que lorsqu’on n’en a pas conscience. On n’est jamais aussi bon que lorsqu’on n’a pas conscience. On n’est jamais aussi bon que lorsqu’on n’a pas conscience de l’être. Un grand soufi disait : "Un saint est un saint, une sainte est une sainte jusqu’à ce qu’il ou elle ait conscience de l’être." Inconscience naturelle !
Quelques-uns d’entre vous ne sont pas d’accord et disent : "Le plaisir n’est-il pas dans le don ? N’est-ce pas cela, la vie éternelle ici et maintenant ?" Je n’en sais rien. J’appelle cela plaisir, et rien d’autre. Pour l’instant en tout cas, au moins jusqu’à ce que nous en arrivions à la religion. Mais ce que je veux que vous compreniez tout de suite, c’est que la religion n’est pas nécessairement liée à la spiritualité. Laissons donc la religion en dehors de tout ceci pour l’instant.
D’accord, me direz-vous, mais alors qu’en est-il du soldat qui saute sur une grenade pour empêcher celle-ci de tuer ses compagnons ? Et de cet homme qui se met au volant d’un camion rempli de dynamite pour le faire sauter à l’intérieur d’une garnison américaine à Beyrouth ? Que penser de cet homme ? Existe-t-il un amour plus grand que le sien ? Ce n’est pas ce que pensent les Américains. Cet homme a agi délibérément. Il était effrayant, n’est-ce pas ? Mais il ne le pensait pas, je puis vous l’assurer. Il pensait tout simplement qu’il allait monter tout droit au paradis. C’est ainsi. Comme le soldat qui s’est jeté sur la grenade.
J’essaie d’en arriver à l’image d’une action non intéressée, lorsque vous êtes éveillé et que votre action vient vraiment de vous. Votre action, dans ce cas-là, devient un événement. "Que cela m’arrive." Je n’exclus pas cela. Mais lorsque vous la posez, cette action, je recherche en elle l’égoïsme. Même s’il s’agit seulement de dire : "On se souviendra de moi comme d’un grand héros" ou "Je ne pourrai pas continuer à vivre si je ne fais pas cela. Je ne pourrai pas continuer à vivre si je fuis." Mais rappelez-vous, je n’exclus pas les autres formes d’actions. Je n’ai jamais dit qu’il n’y a pas d’action là où il n’y a jamais dit qu’il n’y a pas d’action là où il n’y a pas d’intérêt. Peut-être y en a-t-il une. Nous allons explorer cette avenue. Une mère sauvant un enfant – sauvant son enfant, avez-vous dit. Mais pourquoi n’a-t-elle pas sauvé l’enfant de la voisine ? Elle a sauvé le sien. Le soldat meurt-il pour son pays ? Toutes ces morts me contrarient. Et je me demande : "Sont-elles le résultat d’un lavage de cerveau ?" Les martyrs me contrarient. Je crois qu’ils sont souvent martyrs à cause d’un lavage de cerveau. Martyrs musulmans, martyrs hindous, martyrs bouddhistes, martyrs chrétiens. Lavage de cerveau !
On leur a mis dans la tête qu’ils doivent mourir, que la mort est une grande chose. Ils ne ressentent rien ; ils se contentent d’aller tout droit à la mort. Mais pas tous cependant, c’est pourquoi il est important que vous m’écoutiez avec attention. Je n’ai pas dit qu’ils étaient tous dans le même cas, tout en n’en excluant pas la possibilité. Un grand nombre de communistes ont subi un lavage de cerveau (vous saviez déjà cela), au point qu’ils sont prêts à mourir. Parfois je me dis que la méthode utilisée pour fabriquer un saint François Xavier, par exemple, est identique à celle utilisée pour fabriquer un terroriste. On peut voir un homme faire une retraite de trente jours et en ressortir embrasé d’amour pour le Christ, et tout cela sans la moindre parcelle de conscience. Pas la moindre. Il peut devenir insupportable. Il se prend pour un grand saint.
Ce n’est pas pour calomnier saint François Xavier, qui était probablement un grand saint, mais je croix que vivre avec lui n’était pas particulièrement facile. Il a été un piètre supérieur provincial. Faites votre enquête historique, vous verrez. Ignace doit constamment intervenir pour soulager la souffrance causée par l’intolérance de cet homme.
L’intolérance est, semble-t-il, indispensable pour accomplir ce qu’il a accompli. Continuons, continuons, continuons, tant pis pour les corps qui s’amoncellent de chaque côté de la route. Quelques critiques de François Xavier affirment qu’il écartait des hommes de notre Compagnie et que ceux-ci en appelaient à Ignace, qui leur disait : " Venez à Rome et nous parlerons de tout cela. " Et Ignace, subrepticement, les réintégrait. Dans quelle mesure tout cela était-il conscient ? Comment pouvons-nous juger sans savoir ?
Je ne dis pas que la motivation pure – désintéressée – n’existe pas, je dis que ce que nous accomplissons l’est souvent dans notre intérêt propre. Tout ce que nous accomplissons. Lorsque vous faites quelque chose pour l’amour du Christ, faites-vous preuve d’égoïsme ? Oui. Lorsque vous faites quelque chose pour l’amour d’autrui, vous le faites dans votre intérêt propre. Voici une illustration de ce que je veux dire : Supposons que vous habitiez Phoenix et que vous nourrissiez plus de cinq cent enfants par jour. Cela vous donne-t-il un sentiment agréable ? Comment une telle action pourrait-elle vous donner un sentiment désagréable ? Tout cela parce que certaines personnes font des choses pour ne pas ressentir de sentiments désagréables. Et elles appellent cela charité. Alors qu’elles n’ont agi que pour ne pas se sentir coupables. Cela n’a rien à voir avec l’amour. Mais, Dieu soit loué, elles ont fait la charité et retirent du plaisir de cette action. C’est merveilleux ! Un individu intéressé est un individu en bonne santé. Être intéressé est sain.
Permettez-moi de résumer ce que j’ai dit à propos de la charité désintéressée. J’ai dit qu’il existait deux types d’égoïsme, mais j’aurais peut-être dû dire trois. Le premier, c’est lorsque je fais quelque chose ; le deuxième, c’est quand je me donne le plaisir de plaire aux autres. Il n’y a pas lieu d’en être fier, ni de croire que l’on est quelqu’un d’extraordinaire. Vous êtes une personne ordinaire qui a des goûts raffinés, sans plus. C’est votre goût qui est bon, pas votre spiritualité. Lorsque vous étiez enfant, vous aimiez le coca-cola ; maintenant que vous êtes adulte, vous préférez, lorsqu’il fait chaud, vous désaltérer avec un bière glacée. Vos goûts sont devenus plus raffinés. Lorsque vous étiez enfant, vous aimiez le chocolat ; maintenant que vous êtes adultes, vous préférez écouter une symphonie, ou lire un poème. Vos goûts sont devenus plus raffinés. Mais vous prenez votre plaisir de la même manière, sauf que vous le prenez à présent dans celui que vous donnez aux autres.
Venons-en maintenant au troisième type d’égoïsme, le pire : c’est quand vous faites quelques chose pour éviter un sentiment désagréable. Mais votre action ne vous donne aucun sentiment agréable, elle ne vous donne, en fin de compte, qu’un sentiment désagréable. Car vous haïssez cette action. Vous faites des sacrifices mais vous les faites en ronchonnant. Ah ! vous vous connaissez bien mal si vous croyez qu’agir de la sorte vous rapportera quelque chose.
Si l’on m’avait donné un dollar chaque fois que j’ai fait des choses qui me donnent un sentiment désagréable, je serais millionnaire à l’heure qu’il est. Vous savez comment cela se passe : " Puis-je vous voir ce soir, mon Père ? – Oui, bien sûr, venez ! " Et pourtant je n’ai pas envie de le voir ; l’idée de cette rencontre me déplaît. J’ai envie de regarder une émission à la télé, mais comment dire non ? Je n’ai pas le courage de dire non. Alors je réponds : " Venez donc ", tandis qu’en moi-même je me dis : quel ennui !
Comme cela ne me donne pas un sentiment plus agréable de le rencontrer que de lui dire non, je choisis entre deux maux le moindre et je dit : " Très bien. Venez. " Je sais que je serai contant lorsque l’entretien sera terminé et que je serai libre de cesser de sourire. Alors je commence l’entretien en lui demandant comment il va. " Merveilleusement bien, répond-il, et il poursuit en me disant et en me répétant combien il aime cet atelier, et je me dis en moi-même : Bon Dieu, quand en arrivera-t-il au cœur du sujet ? Il finit par y arriver, et je le colle au mur, - métaphoriquement parlant – en lui disant : " N’importe quel imbécile pourrait résoudre ce genre de problème ! " Et je lui donne congé. Enfin, me voici débarrassé de lui, me dis-je alors. Et le lendemain au déjeuner (parce que j’ai des remords d’avoir été un peu brutal), je vais vers lui et dit : " Comment ça va ? – Pas mal du tout ", me répond-il, puis il ajoute : " Vous savez, ce que vous m’avez dit hier soir m’a vraiment aidé. Puis-je vous voir après le dîner ? " Incroyable.
C’est bien la pire forme de charité : faire quelque chose pour éviter d’avoir mauvaise conscience. Vous n’avez pas le courage de dire à un importun que vous avez envie d’être seul. Vous voulez que les autres croient que vous êtes un bon prêtre. Lorsque vous dites : " Je n’aime pas blesser les autres ", je réponds : " Allons donc ! Je ne vous crois pas. " Je ne crois pas ceux qui disent qu’ils ne veulent pas blesser les autres. Nous aimons blesser les autres, en particulier certaines personnes. Nous adorons cela. Et lorsque quelqu’un le fait à notre place, c’est encore mieux. Car nous évitons de blesser nous-mêmes de peur d’être blessés à notre tour. C’est ainsi. Si c’est nous qui blessons, les autres auront une mauvaise opinion de nous. Ils ne nous aimeront plus, ils diront du mal de nous et cela est si déplaisant !
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