LE MAL ET L’UNIVERS
Tiré de : Les minutes étoilées
De : Maurice Zundel
La dignité de l’homme comporte une valeur « infinie » mais vulnérable.
Le visage du mal : Le mal implique toujours le mépris ou le viol, réel ou éprouvé comme tel, de la dignité humaine, en autrui ou en soi. Il nous paraît d’autant plus odieux qu’il atteint un être plus désarmé en qui cette dignité éclate à l’état pur, ans rien qui s’y ajoute pour l’annoncer, la mettre en valeur ou la défendre, comme chez un enfant martyrisé par ses parents. Cela suppose, naturellement, que cette dignité peut et doit être reconnue par l’agresseur et que celui-ci, en la méconnaissant, attente du même coup et renonce à sa propre dignité, en acceptant d’avance, plus ou moins consciemment, d’être traité éventuellement comme un objet ainsi qu’il l’a fait à l’égard d’un autre. Il y a toujours, nécessairement, comme premier responsable, derrière le mal ainsi conçu, un être intelligent et en possession de son intelligence, qu’on l’appelle homme, diable ou Dieu. Car seul un être intelligent est capable de mépris. Or, c’est justement ce mépris ou ce viol de la dignité humaine, nous semble-t-il, qui est éprouvé comme le mal absolu. Et non la souffrance physique ou morale comme telle, et non la mort naturelle ou brutale, puisque ces « maux » peuvent être acceptés ou volontairement assumés, en grandissant ceux qui souffrent et en portant, ainsi, leur dignité à son suprême accomplissement.
Cette vue du mal n’a de sens, évidemment, que si la dignité humaine est reconnue comme le bien absolu, ou, tout au moins, comme la condition sine qua non d’un suprême bien. Mais, nous l’avons reconnu, la dignité humaine s’identifie avec la qualité d’être origine ou le pouvoir tout au moins de le devenir. Ce qui nous faite entrevoir, immédiatement, que le mal consiste à méconnaître dans l’homme le sujet, à le traiter comme un objet, c’est-à-dire à nier l’humain dans l’homme. Comme d’ailleurs le sujet, en nous, doit se faire et s’accomplir, en émergeant d’une biologie où il se confond effectivement avec un objet, on voit poindre le levier de cette émergence dans l’aimantation vers et la relation toujours plus précise à la divine Pauvreté. Nier dans l’homme le sujet, c’est donc identiquement nier cette ordination divine (cet ordo ad Deum), c’est méconnaître volontairement cet espace d’amour à la racine de l’être où il décolle de la biologie, où il prend son envol par un mouvement autonome, en s’allégeant de soi dans l’autre en qui sa liberté en qui sa liberté gravite. Nier dans l’homme le sujet, c’est donc, finalement, commettre une sorte de sacrilège contre le sanctuaire de la Divinité qu’il est ou qu’il peut devenir, en fermant la porte à Dieu qui n’a d’autre entrée en nous que cet espace d’amour où il pénètre du dedans, ad intus – « à pas de colombe » -, puisque c’est sa Présence justement qui l’engendre, quand elle n’est pas empêchée d’y répandre sa lumière. C’est par là, précisément, que le mal prend le caractère et le nom de péché (La Liberté de la foi, p. 64s)
Notre révolte devant la dignité bafouée traduit notre perception d’une valeur infinie.
Aux perspectives si profondes de ce texte, il convient de joindre cette autre réflexion pénétrante. Nous y découvrons une appréciation si positive de notre vocation à la dignité de la personne qu’elle justifie une juste révolte contre tout ce qui la menace.
Or, la dignité des personnes se fonde sur leur incommensurabilité (c’est-à-dire leur « irréductibilité à ») avec tout ce que la quantité mesure et le temps dévore, sur l’ouverture mystérieuse qui les ordonne à l’infini, sur leur faculté d’option et leur capacité de don.
Fermez cette issue, niez la réalité de Dieu : toutes leurs prétentions ne sont plus que chimères. On va les mettre au pas et les ramener au sens de la terre : l’homme n’est plus qu’un numéro.
Les vertus sont désormais ce qui flatte la multitude obéissant aux suggestions de ses chefs. Une idole règne sur la Cité, et sa forme est la haine : haine des autres partis, des autres races, des autres classes, des autres peuples. Et pourtant, dans toutes les nations, en ces millions d’individus qui semblent coagulés en masses homogènes, il y a, autant de fois que se répète l’unité, le mystère insondable d’une âme, investie d’une vocation unique, chargée de révéler un trait encore inaperçu du visage de Dieu.
Comment ne pas crier de douleur devant ce gâchis monstrueux de la vie, devant cette faillite – dont l’homme est seul responsable – du plan d’amour inscrit en nos consciences?
Qui se lèvera pour fonder le parti de la Vie?
Mais c’est dans ton cœur qu’il doit être fondé, dans ton cœur qu’il faut construire la paix.
Alors, où que tu ailles, ton amour affirmera le droit inviolable de la vie, dans le sacre de la personne rendue à son ordination divine.
Comment les chrétiens ont-ils pu oublier la valeur de la vie, eux qui lisent chaque matin ces mots brûlants de l’immense poème johannique : « En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes » (Jn 1,4) ?
Il faut dans ces heures obscures, où la moindre blessure d’amour-propre imprudemment infligée pourrait susciter des catastrophes irréparables, prendre conscience de ce que nous voulons sauver et nous agenouiller en esprit devant ces possibilités divines encloses en toute âme, pour les faire éclore en la grâce du Christ, prenant la vie pour lumière afin de vaincre par amour.
« Au fond, je n’aime que la vie », écrivait Nietzsche. L’aimerons-nous moins que lui, nous qui sommes nourris de la divine parole : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient débordante »?
(Recherche de la personne, p. 235s).
Plus le mal est atroce, plus la dignité humaine est bafouée, plus la révolte gronde dans notre indignation contre l’agresseur, plus aussi le vrai Dieu nous attend, caché dans cette révolte même, puisque, de cette dignité, il est l’unique caution, comme elle n’est absolue qu’en raison de la dimension divine qui la constitue dans la relation qu’elle est. Le mal, en effet, suppose toujours et révèle, en ceux, la valeur à laquelle il s’oppose et se mesure à son échelle.
Le mal absolu, qu’il faut distinguer du malheur, le seul vrai mal pour l’homme est de se dégrader au rang d’objet, en refusant d’être le sujet, l’origine, le créateur qu’il est appelé à devenir.
Tous les autres maux ne sont tels, aussi bien, que dans la mesure où ils constituent une menace pour la dignité humaine, étant tous de soi ordonnables au bien, qui est cette dignité même dont Dieu est le sacre. Il ne faut pourtant pas laisser de les combattre sans répit, car, s’ils ne sont pas assumés en pleine liberté, ils constitueront une épreuve intolérable qui exposera cette dignité à se renier et à tomber du malheur dans le mal, qui est le suprême malheur. (La liberté de la foi, p. 66).
L’homme est un être capable de « décrocher de soi » en se donnant à plus que lui-même.
Tout vivant est un équilibre fragile, tout vivant doit emprunter pour subsister, emprunter à la nature, emprunter à l’atmosphère, emprunter aux autres vivants; tout vivant ne subsiste que dans un perpétuel combat. Et ce combat suppose nécessairement, pour être poursuivi, un attachement radical à soi-même. Il n’y a qu’à voir comment une araignée se défend : une araignée se défend! Une mouche se défend! Un papillon se défend! Un ver se défend pour échapper à la mort! Chaque vivant veut subsister, chaque vivant est accroché à soi parce qu’il ne pourrait pas subsister sans ce combat, que ce combat ne pourrait pas se poursuivre sans cet attachement à soi.
Et chez nous, qui sommes des vivants, cet attachement à soi éprouve nécessairement le besoin de se justifier, de se donner des raisons, et il devient inévitablement, cet attachement à soi, une estime de soi, une admiration de soi, un culte de soi.
Et, comme chacun fait de même, comme chacun, à sa manière, se place au centre de tout, la compétition ne cesse pas, l’émulation, la jalousie, la rivalité, la médisance, les calomnies, et toute cette lutte souterraine qui ne cesse pas d’empoisonner la vie.
Alors que faire si nous ne pouvons pas vivre sous-estimés? Si nous ne pouvons pas vivre sans croire à une valeur qui est en nous? Que faire si nous devons continuer la lutte, si nous devons échapper au suicide? Il faut bien que nous continuions à nous donner des raisons de vivre, et donc à nous estimer, à croire à la valeur de notre vie?
Et pourtant, notre vie, qu’est-elle sinon presque toujours simplement ce vouloir vivre animal qui porte la vie des bêtes, et qu’est-ce que notre personnalité prétendue, sinon le poids de tous les instincts, de tous les déterminismes dont nous sommes le carrefour?
C’est ici que le Christ vient à notre rencontre. Le Christ, d’une manière si étonnante, si paradoxale, le Christ vient nous apprendre la passion de l’homme, enfin, celle qui Le meut, lui. Sinon, qui croit en l’homme, qui y croit infiniment, qui y croit jusqu’à donner Sa vie, qui y croit jusqu’à la mort de la croix? Qu’est-ce que le Christ veut sauver dans l’homme sinon la dignité? La grandeur de l’homme? Devant quoi est-il à genoux au lavement des pieds sinon devant la grandeur et la dignité humaines? Pourquoi meurt-il, après cette effroyable agonie, sinon pour faire contrepoids à tout ce qui empêche l’homme d’atteindre jusqu’à lui-même et de réaliser sa grandeur et sa dignité (Vie, mort, résurrection, p. 26s)?
Le vrai Dieu attend la naissance d’un monde nouveau et celle-ci passe par nous!
Quelle est la véritable difficulté qui se pose aujourd’hui pour tant d’esprit à la reconnaissance d’un Dieu? C’est que nous avons fait de Dieu couramment – et l’humanité l’a toujours fait – une explication du monde tel qu’il est, en supposant que le monde, tel qu’il est, ait été voulu par Dieu, conduit par lui et dont il porte par conséquent la responsabilité.
Mais Jésus, justement, nous conduit à la rencontre d’un Dieu qui est la clé d’un monde qui n’est pas encore (Vie, mort, résurrection, p.33).
Jésus dira à Nicodème – cette nuit fameuse où Nicodème est venu le trouver pour lui demander les secrets du Royaume - , il lui dira ce mot étonnait, décisif et inépuisable : « Il faut naître de nouveau, personne ne peut voir le Royaume de Dieu s’il ne naît de nouveau » (Jn 3,3).
Il s’agit donc bien d’un commencement tout neuf, il s’agit bien d’un nouvel univers en dehors duquel le vrai Dieu ne saurait point se situer. Il faut donc – en face de l’univers – naître de nouveau, comme nous le dira l’apôtre saint Paul : « Toute la création, le cou tendu, attend la révélation de la gloire des fils de Dieu, car elle a été soumise à la vanité, malgré elle, par l’homme qui l’a soumise, et elle attend dans les gémissements elle attend dans les douleurs de l’enfantement, d’être délivrée de la corruption pour participer à la gloire des fils de Dieu » (Rm 8,19-23). Là encore, il est parfaitement clair que, pour l’apôtre, le monde tel qu’il est n’est pas le monde authentique, que dans ce monde tel qu’il est, Dieu ne peut pas se situer, nous en attendons un autre, mais qui, justement, ne peut pas naître sans notre consentement.
Nous pouvons prendre ici une comparaison extrêmement simple : on peut avoir des meubles admirablement ordonnés, on peut avoir de vieilles tapisseries de vieux Gobelins, on peut avoir chez soi un véritable musée avec des valeurs inestimables, ce n’est pas cela qui constitue la vie intérieure du foyer (Vie, mort résurrection, p. 48s).
Car le monde actuel n’est pas encore entré entièrement dans les relations d’amour offertes par Dieu.
C’est dans ce monde, dans ce monde de l’amour, dans ce monde de la gratuité et de la grâce, c’est dans ce monde paradoxal et imprévisible que Dieu se situe et qu’il est immédiatement reconnu. L’ordre du monde est atroce, l’ordre biologique du monde est atroce puisqu’il est un immense carnage où les espèces s’entre-dévorent, et où la vie a toujours pour condition la mort.
Mais justement, saint Paul nous a dit que ce n’est pas cela, le vrai monde, qu’un autre monde va surgir, dont l’amour est la clé : comme Il est victime dans celui-ci, comme il est victime partout où il y a des ténèbres, partout où il y a des souffrances, partout où il y a des trahisons, partout où il y a des refus d’amour. Et il ne peut apparaître que là où la vie a une saveur d’origine. Il faut élargir donc, élargir immensément la conception de ce que l’on appelle le péché originel : il est sans cesse perpétré et commis sans cesse!... dès lors que nous refusons d’être origine.
Qu’est-ce donc que le péché originel, sinon celui qui livre le monde à l’inertie des forces aveugles, qui le laisse à sa condition d’objet, qui n’arrive pas à découvrir à travers lui la racine de toutes existence qui est l’amour? Toute faute, toute faute finalement, toute faute pleinement voulue, pleinement consciente, toute faute est nécessairement une faute originelle. C’est le refus de nouer le monde à sa source, qui refuse de faire circuler dans l’univers une liberté créatrice, qui refuse de donner au monde un Visage où le nôtre puisse se reconnaître.
Et bien sûr que Dieu, le Dieu-Esprit, le Dieu-Vérité, le Dieu-Pauvre, le Dieu-Amour, le Dieu qui nous appelle à naître de nouveau, ne peut que s’offrir, que s’offrir toujours à nouveau, que s’offrir sans fin, que s’offrir éternellement. Mais il ne peut pas accomplir le pas que nous avons à faire. Il ne peut pas se substituer à notre liberté! Ce serait tuer en nous la dignité de créateur. C’est impensable et impossible!
C’est pourquoi tout est en sursis, le monde est en sursis, l’humanité est en sursis, et le Royaume de Dieu est dans une attente infinie au cœur de Dieu et de tous ceux qui l’aiment.
C’est le contraire, exactement le contraire de ce qu’imaginait Marx, selon lequel être une créature, c’est dépendre, c’est être tout entier le produit d’un autre, c’est être découronné de tout initiative, c’est être nécessairement réduit à la servitude, à l’esclavage, à la condition de chose et d’objet.
Dans la perspective de la nouvelle naissance, c’est tout le contraire! À partir du texte de l’apôtre saint Paul qui nous montre ce monde avorté, ce monde caricatural, ce monde désespéré, ce monde qui gémit dans les douleurs de l’enfantement.
C’est le contraire!... C’est Dieu qui s’expose, qui se livre à ce péril formidable qui est symbolisé par la croix de Jésus. La création est un risque infini du côté de Dieu parce que, justement, Dieu-Esprit, Dieu-Vérité, ne peut se situer, ne peut être rencontré et reconnu que dans un monde dont la vraie dimension est la générosité et l’amour. Et que, faute de ce consentement, la création demeure en friches, la création n’est qu’un chantier, où rien n’est achevé, la création n’est que l’attente tragique d’un monde qui n’est pas encore.
C’est justement par là que tout se renverse et qu’un monde essentiellement nouveau se révèle et se constitue : il s’agit justement de sauver Dieu de nous-mêmes.
Ce n’est pas Dieu qui est une menace, ce n’est pas Dieu qui est une limite pour nous, puisqu’il ne se révèle authentiquement que comme l’Amour qui attend, qui suscite une liberté infinie, et qui ne peut s’enraciner dans l’univers et dans l’humanité qu’à travers cet Amour…
Vous vous rappelez, lorsque nous méditions sur le livre de Job, nous disions, justement, que nous trouvions que Job anticipait sur l’avenir, qu’il étouffait dans le monde où sa tradition le saluait, où sa tradition enfermait son Dieu, en en faisant une caricature. Et Job, à son insu, aspirait vers un autre monde, c’est-à-dire qu’il aspirait vers un autre Dieu, un Dieu innocent, un Dieu de justice, un Dieu de vérité, un Dieu qui cessât de l’écraser, un Dieu qu’il pourrait aimer dans un oui nuptial…
Un homme d’aujourd’hui sera donc toujours un homme qui devra se créer lui-même, car, à n’importe quelle époque, il ne deviendra un homme que s’il devient la source et l’origine d’un monde issu de lui… et qui ne peut surgir que de son amour.
Retenons la comparaison de cet ameublement magnifique qui constitue la maison matérielle, et quel enfer peut être cette maison si tout cela, si cette organisation matérielle n’est pas vivifiée et transfigurée par l’amour. Dieu est la clé d’un monde qui n’existe pas encore. Dès qu’on veut le situer dans un monde tout fait, dans un monde préfabriqué, dans un monde d’automatismes objectifs, on est sûr d’aboutir à l’insoluble et insurmontable contradiction (Vie, mort, résurrection, p. 52-55).
III. La découverte du vrai Dieu comme la valeur infinie présente et atteinte en toute souffrance : Dieu est fragile et toujours victime du mal.
A) Derrière toute souffrance, c’est toujours Dieu qui souffre, et c’est parce qu’il y a en nous une sensibilité à « l’infini » que nous nous révoltons devant l’infini profané dans les êtres qui souffrent. Nous allons voir cela dans deux grands textes de Maurice Zundel.
1) En réalité, plus le mal est atroce, plus il nous scandalise, plus la présence de Dieu s’atteste, car, justement, et c’est ce que la croix va nous apprendre, le mal, le mal des innocents, le mal sous toutes ses formes, le mal de la douleur, le mal de la mort, le mal de la faute, Dieu en est la première victime. Et c’est justement parce que Dieu est victime du mal, que le mal a un visage effrayant.
AD/pv