UNE PAROLE LIBRE QUI FAIT AUTORITÉ

Publié le par Albert Dugas

 
"Et ils étaient frappés de son enseignement, car il enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes." (Mc 2, 22). "Un enseignement nouveau…" "Quelle est cette parole ?" Tel était l’effet produit chez les auditeurs par la parole de Jésus : sentiment de nouveauté et, à la fois, de liberté et d’autorité.La parole de Jean XX111

Aux XXe siècle, la parole de Jean XX111 a eu le même effet chez les auditeurs. "Un enseignement nouveau…" Il n’enseignait pas – ou ne se comportait pas – comme un pape ou, du moins, suivant l’idée qu’on s’en était faite. Au moment de sa mort, Hannah Arendt rapporte qu’une femme de chambre romaine lui parlait de Jean XX111 en ces termes : <Madame, me dit-elle, ce pape était un vrai chrétien. Comment est-ce possible ? Comment peut-il se faire qu’un vrai chrétien ait pu s’asseoir sur le siège de saint Pierre? Ne fallait-il pas d’abord qu’il soit ordonné évêque, et archevêque et cardinal, avant d’être finalement élu pape ? Quelqu’un a-t-il été conscient de qui il était ?> Un homme étonnant, au-delà des conventions et de tous les stéréotypes. On a retenu sa bonhommie, son humour, mais au-delà, il faut reconnaître le caractère pastoral qu’il voulut accorder à son ministère pontifical, multipliant les contacts avec les fidèles, dans les paroisses, les hôpitaux, les prisons. Plusieurs ont eu le sentiment que quelque chose de l’Évangile – de sa simplicité – étant engagé dans sa démarche et dans sa parole. Et avec quelle liberté et affabilité il parlait à tout le monde : accordant pour la première fois une audience à un Juif, Jules Isaac, interpellant Kennedy et Khrouchtchev lors de la crises des missiles à Cuba en octobre 1962, correspondant avec un chef d’état communiste à Noël 1962, recevant aussi en audience Rada Khrouchtchev et Alexeï Adjoubei (directeur des Izvestia), fille et gendre de Nikita Khrouchtchev, le jour même où on remettait à Jean XX111 le prix Balzan pour la paix, avec l’appui des membres soviétiques de l’Académie. Naturellement, ces deux événements créent une grande surprise dans l’opinion publique et provoquent la consternation dans les milieux ecclésiastiques et des cris horrifiés dans la presse italienne de droite. Le pape qui se comporte aussi librement provoque donc la réprobation générale dans le milieu curial, si bien que L’Osservatore romano et Radio Vatican tentent de passer sous silence l’audience donnée à Adjoubei. Quelques jours plus tard, Jean XX111 publiait Pacem in terris, qui devait à son tour provoquer une onde de choc.
À son époque, il a aussi réappris à l’Église à parler, à parler au monde entier, n’adressant pas ses encycliques seulement à ses "frères les Patriarches, Primats, Archevêques, évêques et autres Ordinaires en paix et communion avec le Siège apostolique", suivant ce qui était convenu, mais à tous les fidèles du monde entier ainsi qu’"aux hommes de bonne volonté¨". Dans la même encyclique, il inaugurait une nouvelle manière de regarder son époque, essayant de discerner, dans les grands mouvements de la société, la promotion économique et sociale des classes laborieuses, l’entrée de la femme dans la vie sociale et l’émancipation des peuples opprimés autant de "signes des temps". Ainsi, autant par son exemple que par sa manière de parler au monde ou par la méthode qu’il mettait en œuvre pour considérer son époque, Jean XX111 a appris à l’Église à parler d’une manière neuve, qui attira l’attention du monde.

Il devait aller plus loin, dans son discours d’ouverture du concile, en invitant les Pères à adopter une autre manière de parler au monde. D’abord, il invitait à poser un autre regard sur le monde, prenant ses distances par rapport au <catastrophisme catholique> qui caractérisait le propos de ses prédécesseurs au X1Xe et au XXe siècle.
Il arrive souvent que dans l’exercice quotidien de Notre ministère apostolique Nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien qu’enflammés de zèle religieux, manquent de justesse de jugement et de pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation actuelle de la société, ils ne voient que ruines et calamités : ils ont coutume de dire que notre époque a profondément empiré par rapport aux siècles passés ; ils se conduisent comme si l’histoire, qui est maîtresse de vie, n’avait rien à leur apprendre et comme si du temps des Conciles d’autrefois tout était parfait en ce qui concerne la doctrine chrétienne, les mœurs et la juste liberté de l’Église. 

Il Nous semble nécessaire de dire Notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin. Dans le cours actuel des événements, alors que la société humaine semble à un tournant, il faut mieux reconnaître les desseins mystérieux de la Providence divine qui, à travers la succession des temps et les travaux des hommes, la plupart du temps contre toute attente, atteignent leur fin et disposent tout avec sagesse pour le bien de l’Église, même les événements contraires.
Le concile Vatican 11Cela allait donner le ton et ce premier jalon allait contribuer à définir
le style de ce concile qu’il voulait pastoral, qualificatif qui ne s’oppose naturellement pas à doctrinal, mais qui définit une manière d’exposer la doctrine. Cela allait conduire les Pères à embrasser <les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps>. Pas de parole d’Église qui ne saisisse pas de l’intérieur les drames humains, qui ne parle pas comme de l’extérieur de l’avortement, de l’homosexualité, de l’euthanasie, le suicide, etc., sans que l’expérience humaine parfois dramatique recouverte par ces réalités ne trouve écho dans le cœur des pasteurs qui abordent ces réalités. En somme, le premier effort exigé par cette nouvelle manière de parler, est la solidarité avec le genre humain, ses drames et ses angoisses, ses espérances et ses joies, comme l’indique le premier paragraphe de Gaudium et spes. À la fin du concile, Paul V1, jetant un regard rétrospectif sur les travaux de Vatican 11 pouvait conclure.
Qu’est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pourrait arriver ; mais cela n’a pas eu lieu. La vieille histoire du bon Samaritain a été le modèle et la règle de la spiritualité du Concile. Une sympathie sans bornes pour les hommes l’a envahi tout entier. La découverte et l’étude des besoins humains[…] a absorbé l’attention de notre Synode. […]
Et dans l’humanité, qu’à donc considéré cet auguste Sénat, qui s’est mis à l’étudier sous la lumière de la divinité ? Il a considéré une fois encore l’éternel double visage de l’homme : sa misère et sa grandeur, son mal profond, indéniable, de soi inguérissable, et ce qu’il garde de bien, toujours marqué de beauté cachée et de souveraineté invincible. Mais il faut reconnaître que ce Concile, dans le jugement qu’il a porté sur l’homme, s’est arrêté bien plus à cet aspect heureux de l’homme qu’à son aspect malheureux. […]

Un courant d’affection et d’admiration a débordé du Concile sur le monde humain moderne. Des erreurs ont été dénoncées. Oui, parce que c’est l’exigence de la charité comme de la vérité mais, à l’adresse des personnes, il n’y eut que rappel, respect et amour. Au lieu de diagnostics déprimants, des remèdes encourageants ; au lieu de présages funestes, des messages de confiance sont partis du Concile vers le monde contemporain : ses valeurs ont été non seulement respectées, mais honorées ; ses efforts soutenus, ses aspirations purifiées bénies. […]

Mais il est bon de noter ici une chose : le magistère de l’Église, bien qu’il n’ait pas voulu se prononcer sous forme de sentences dogmatiques extraordinaires, a étendu son enseignement autorisé à une quantité de questions qui engagent aujourd’hui la conscience et l’activité de l’homme ; il en est venu, pour ainsi dire, à dialoguer avec lui ; et tout en conservant toujours l’autorité et la force qui lui sont propres, il a pris la voix familière et amie de la charité pastorale, il a désiré se faire écouter et comprendre de tous les hommes ; il ne s’est pas seulement adressé à l’intelligence spéculative, mais il a cherché à s’exprimer aussi dans le style de la conversation ordinaire. En faisant appel à l’expérience vécue, en utilisant les ressources du sentiment et du cœur, en donnant à la parole plus d’attrait, de vivacité et de force persuasive, il a parlé à l’homme d’aujourd’hui, tel qu’il est. Il est encore un autre point que nous devrions relever : toute cette richesse doctrinale ne vise qu’à une chose : servir l’homme. Il s’agit, bien entendu, de tout homme, quels que soient sa condition, sa misère et ses besoins. L’Église s’est pour ainsi dire proclamée la servante de l’humanité juste au moment où son magistère ecclésiastique et son gouvernement pastoral ont, en raison de la solennité du Concile, revêtu une plus grande splendeur et une plus grande force : l’idée de service a occupé une place centrale dans le Concile.
Cette expérience de quatre années a manqué profondément les évêques, si bien que leur manière de parler à sensiblement évolué au cours de cette période. Le style des lettres pastorales des évêques du Québec au cours des années 1950 et celles des années 1960 et 1970 est si différent qu’on ne s’y trompe pas. L’exemple du <Bon pape Jean> a été suivi d’exemple et le passage par le creuset conciliaire a produit son effet. C’est certes une manière de parler différente, mais cette autre manière de parler témoigne d’une attitude différente envers le monde et une compréhension renouvelée, dans un autre cadre spirituel (ayant pour référence le Christ, comme Bon Samaritain se penchant sur l’humanité blessées, abandonnée dans le fossé), du ministère épiscopal. De même que le Concile de Trente renouvela la manière d’exercer le ministère épiscopal, Charles Borroméee devant la figure de ce nouveau type d’évêque, de même on a eu une génération d’évêque que l’on peut appeler <les évêques de Vatican 11>. Sans jamais renoncer à annoncer l’Évangile, ceux-ci ont su conjoindre, suivant le modèle élaboré au concile, l’aspect doctrinal et l’aspect pastoral. Comme le rappelait Paul V1, l’Église demeure toujours soucieuse de témoigner de la vérité, <mais elle le fait aujourd’hui – et c’est une nouvelle caractéristique de ce concile […] – elle le fait d’une façon qui contraste en partie avec l’attitude qui marqua certaines pages de son histoire. Dans son souci d’aller à la rencontre des hommes et de répondre à leur attente, l’Église adopte aujourd’hui de préférence le langage de l’amitié, de l’invitation au dialogue.>
Guidés et inspirés par Jean XX111, les évêques de Vatican 11 avaient appris «que cette doctrine certaine et immuable, qui doit être respectée fidèlement, [devait être] approfondie et présentée de la façon qui répond aux exigences de notre époque. En effet autre est le dépôt lui-même de la foi, c’est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même portée. Il faudra attacher beaucoup d’importance à cette forme et travailler patiemment, s’il le faut, à son élaboration ; et on devra recourir à une façon de présenter ce qui correspond mieux à un enseignement de caractère surtout pastoral».


Quarante ans plus tard

Quarante pas après Vatican 11, au moment où disparaît la génération des évêques qui ont participé au concile ou qui ont été formés par cet événement, c’est cette expérience et cette sagesse qui risquent aujourd’hui de se perdre. Ainsi, on risque de revenir à un style qui est non seulement en décalage par rapport à celui adopté par la concile, mais également à un style qui ne répond pas <aux exigences de notre époque>, probablement parce qu’il n’est pas sprirituellement juste. En effet, il ne s’agit pas de situer simplement la question au niveau de la forme du discours et de l’adaptation de celui-ci aux exigences de notre époque et aux goûts actuels. Aussi bien chez Jean XX111 que chez Paul V1, on ne peut pas détacher la forme du discours et de l’enseignement de l’expérience spirituelle et de la compréhension du rapport en Dieu et l’humanité puisque c’est à l’intérieur de ce rapport que se situe l’Église. «La règle de notre Concile, rappelait Paul V1, a été avant tout la charité. Et qui pourrait accuser le Concile de manquer d’esprit religieux et de fidélité à l’Évangile pour avoir choisi cette orientation de base, si l’on se rappelle que c’est le Christ lui-même qui nous appris à regarder l’amour pour nous frères comme le signe distinctif de ses disciples ? (Cf. Jean, 13,35)»

Cette indication du discours de clôture du concile faisait écho aux paroles de Jean XX111 dans son allocution d’ouverture :
Mais aujourd’hui, l’Épouse du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde, plutôt que de brandir les armes de la sévérité. Elle estime que, plutôt que de condamner, elle répond mieux aux besoins de notre époque en mettant davantage en valeur les richesses de sa doctrine. Certes, il ne manque pas de doctrines et d’opinions fausses, de dangers dont il faut se mettre en garde et que l’on doit écarter […]

L’Église catholique, en brandissant par ce Concile œcuménique le flambeau de la vérité religieuse au milieu de cette situation, veut être pour tous une mère très aimante, bonne, patiente, pleine de bonté et de miséricorde pour ses fils qui sont séparés d’elle.

Le service de la vérité n’engage donc pas l’Église dans la voie de la condamnation. Cela, Jean XX111, Paul V1 et les Pères conciliaires l’avaient bien compris. Il y a une autre logique possible, celle de l’amitié, de l’amour, de la miséricorde, du dialogue. C’est alors se mettre au service de cette relation entre Dieu et l’humanité, Dieu qui multiplie les ambassades, qui livre le Fils, qui <à maintes reprises et sous maintes formes a parlé jadis à nos Pères> (He 1,1) et qui, <dans l’immensité de sa charité […], s’adresse aux hommes comme à des amis et converse avec eux pour les inviter à entrer en communion avec lui et les recevoir en cette communion> (Dei Verbum 2). Il y a donc d’engagé, dans le style conciliaire qu’ont pris le service de la vérité et la proposition de la doctrine, une intelligence de la Révélation et de la relation entre Dieu et l’humanité, une vérité spirituelle qui conduit Jésus à donner à ses disciples le beau titre d’"amis". Si nous en venions à perdre ce style, quelque chose du concile aurait été renié.

Publié dans Église

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D
Bonjour ! un ptit coucou ! bonne soirée ! bisous !Je vous laisse un autre blog si vous avez le tempsMERCI !http://les-inoubliables.over-blog.net/
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A
<br /> <br /> Bonjour, merci!<br /> <br /> <br /> <br />
M
ce roman que j'ai écrit et qui se publie maintenant en français, est comme une synthèse poétique de mon expérience en tant que'éducatrice populaire au Brésil, que D&P m'a longtemps aidé à développer. Peur-être cela vous intéressera: Maria Valéria REZENDE Le Vol de l'Ibis rouge (O Vôo da guará vermelha) A paraître le 13/03/2008. 208 pages, 18 €  chez Metailié. Ed. - Paris   Une prostituée atteinte du sida et un jeune manœuvre analphabète qui transporte un coffre plein de livres se rencontrent par hasard. Il a besoin que quelqu’un l’écoute. Il rêve d'apprendre à lire. Elle a besoin d’exister pour quelqu’un qui la désire avec sincérité. Elle a quelque chose a lui donner: elle sait lire et écrire. Anonymes et invisibles, ils joignent leurs misères et s’évadent dans un autre monde où l’imagination change la réalité et rend la vie un peu plus supportable....Maria Valéria Rezende construit une narration à la fois simple et raffinée, mêlant éléments de la culture populaire (les romans de cordel) et de la culture érudite (les Mille et une Nuits ou le Quichotte), dans un style musical et travaillé jusqu’à atteindre une extrême limpidité.    Maria Valéria REZENDE est brésilienne. Elle est entrée en 1965 dans la Congrégation de Notre-Dame et s’est dès lors consacrée à l’Éducation populaire, d’abord dans la périphérie de São Paulo et, à partir de 1972, dans le Nordeste. Elle a défendu la théologie de la Libération  et n’a jamais cessé de lutter contre les injustices et la pauvreté.
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