Quand on ne peut partager le pain…

Publié le par Albert Dugas

 
 
  1.  

  2. Lorsque je communie, ou lorsque je m’abstiens de la communion, il ne s’agit pas seulement d’une démarche personnelle. Je suis présente dans un peuple particulier qui célèbre. J’appartiens à un peuple précis qui n’est pas forcément le même selon les occasions. Communion ou s’abstenir, mystérieusement, exprime ce que vit un peuple et nourrit l’Église.
  3.  

  4. Le jeûne eucharistique (1) peut être passivité, accoutumance à une situation. Ou il peut être attitude hautaine (cf. Mathieu 6, 16). Il ne prend son sens que vécu en relation avec le Christ, dans sa présence toute particulière à son peuple à ce moment-là.
 
Engagement à la vérité, sans jugement
Quoique nous portions, le jeûne eucharistique est appelé à être le signe d’une solidarité, d’une communion à l’étape où en sont nos Églises. Accepter de marcher au sein d’un peuple dont l’histoire et l’aujourd’hui sont marqués de divisions. Décider de ne pas se poser comme juge, mais entrer dans "un jeûne de jugement". Je me souviens que dans mon cheminement, de nombreuses fois la colère (parfois les larmes) m’a prise : "Comment l’Église catholique peut-elle restreindre tout à coup la communion alors qu’elle célèbre ce qui ne lui appartient pas, le don total du Christ pour tout homme. Jésus lui-même n’a pas refusé de manifester le don de sa vie, de son corps à Judas…" J’ai entendu par ailleurs le jugement fraternel de certains catholiques ou orthodoxes face à des célébrations dans l’Église Reformée : "Il manque la dimension du mystère. Ce n’est pas aussi riche, aussi "plein" que chez nous…"
Devant les faiblesses de nos Églises, nous risquons de nier, de ne pas regarder en face ce qui est de l’ordre du péché, ou alors, au contraire, nous risquons de nous désolidariser. Le jeûne humble nous situe différemment. Il prend son sens lorsque j’accepte de reconnaître et d’accueillir, sans me poser en juge, le péché qui traverse chacune de nos Églises de manière différente. Ce péché dont nous sommes parties prenantes par nos certitudes trop exclusives, mais le péché qui, en même temps, nous précède et fait partie de l’histoire bien avant nous. Il s’agit donc d’accepter, d’accueillir notre Église et l’Église de l’autre là où elles en sont.
 

Une manifestation, un signe

Le jeûne vient manifester alors le manque, le vide de sens créé par la séparation. Devant Celui qui nous unit, qui nous sauve, qui fait de nous un peuple, nous sommes divisés, peut-être en rivalité. À côté du bien fondé de réflexions théologiques et d’interpellations existe notre péché. Aucun de nous, aucune de nos traditions d’Église n’est indemne de ce péché contre l’œuvre même de dieu en Jésus, son fils. Au moment où nous célébrons l’amour de Dieu qui franchit toutes les barrières, qui détruit la haine (Ephésiens 2,16) qui nous fait passer de la mort à la vie, la trahison que nous vivons tous apparaît. Le jeûne eucharistique porte ce manque, ce péché devant Dieu. Il le manifeste, même s’il n’est pas aperçu au cœur même de l’assemblée.

 Une prière

Portant ce manque, le jeûne porte le cri confiant vers Celui qui n’est arrêté par aucune de nos divisions : "Seigneur, guéris. Toi qui te donnes à ton peuple, guéris-nous, guéris nos Églises, guéris-moi de toutes les blessures. Redresse au sein de ton peuple, en moi-même les jugements faux. Pardonne les torts que j’ai commis, que nous avons commis. Prends pitié de notre témoignage devant le monde…" C’est une autre manière de recevoir profondément le Christ que de lui dire combien nous avons un besoin vital de sa présence, de son salut. Porte cette prière au moment même où nous célébrons la présence mystérieuse, réelle de notre Seigneur, est toujours pour moi un moment très fort, un moment privilégié de rencontre entre Dieu et son peuple. La prière à ce moment-là prend un sens particulier. Lui apporter en même temps tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre ne peuvent communier, lui apporter les déchirures du monde. Tout cela fait partie de la prière eucharistique, mais prend alors un poids et une intensité nouvelle.

 Un engagement

L’eucharistie est lieu d’offrande de ce que je suis, en réponse à Dieu. Dans le jeûne, naît l’engagement de se convertir, de quitter les préjugés, les faux jugements qui rassurent, et aussi l’engagement de respect, d’amour de l’Église telle qu’elle est aujourd’hui, engagement de solidarité, de communion. "Que ma vie serve à sa mesure, à tisser une certaine communion". Il y a enfin l’engagement à travailler, comme Dieu m’appelle pour que concrètement l’unité avance. M’engager à aider mon Église à s’ouvrir, à entrer dans un chemin d’humilité, de dialogue toujours plus vrai.
 Signe prophétique, attente de l’intervention de Dieu

Peu à peu, accepter ce manque m’a conduite à entendre une phrase de Jésus : "Désormais, je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’au jour où j’en boirai, nouveau, avec vous dans le Royaume". Cela m’a ouverte sur l’attente même du Christ que je connaissais mais que je découvrais d’une toute autre manière. Il existe un "jusqu’à ce que…". S’il y a jeûne, c’est parce qu’il y a attente sûre et confiante de ce jour où Dieu rétablira la communion visible. Le jeûne devient signe prophétique d’un temps possible attendu par Dieu lui-même, où la réconciliation aura la force d’une véritable résurrection. Cette attente même du Christ nous ouvre sur une prière, une attente plus large que celle de la réconciliation de nos Églises : attente de l’illumination d’Israël, de la réconciliation entre le peuple chrétien et le peuple juif, attente joyeuse aussi du Royaume où Dieu sera tout en tous, récapitulant toute la création.
La désunion des Églises ne permet pas à tout chrétien de communier au pain eucharistique dans toutes les Églises. Nicole Fabre témoigne que ce jeûne douloureux peut prendre sens en devenant prière, attente et humble offrande.
Disons rapidement que les Églises orthodoxes et l’Église catholique relient la communion au corps du Christ à la communion à l’Église qui célèbre, et qui, elle aussi, est "corps du Christ". On ne peut communier à l’un sans communier profondément à l’autre. Dans les Églises issues de la Réforme, globalement, une insistance très forte est mise d’abord sur le fait que Jésus-Christ lui-même préside. L’Église ne peut donc mettre des limites et elle invite tous ceux qui confessent Jésus-Christ comme Seigneur. Ce que je vais dire nécessite deux remarques :

Publié dans a-livre-ouvert

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